samedi 28 mars 2015

Oui, j'ai la trouille, pas vous ?

L'une de mes amies m'a envoyé un texto hier soir soulignant son désarroi face à la grande violence que venait de subir l'un de ses proches. Et face à ça, je n'ai pu que lui répondre que moi aussi, j'avais peur. Que selon moi, la question n'était pas de ne pas avoir peur, mais bien ce que nous étions capable de faire avec elle... Malgré tout. Et avec le sourire.

Oui, j'ai la trouille, lorsque je vois le monde tel qu'il est, que des hommes sont capables de faire s'écraser des avions volontairement, ou de tuer d'autres hommes pour des caricatures, oui des caricatures, et qu'alors on se dit, personne n'est à l'abri de toute cette folie. Pas même nos enfants.

Oui, j'ai la trouille, lorsque des multinationales ont l'air de faire ce qu'elles veulent, couvertes par la lâcheté des politiques, juste pour de l'argent, juste pour des profits, contre notre santé, contre notre humanité, contre la vie, la nôtre et celle des autres espèces vivantes, contre la planète. Honnêtement, je n'en reviens pas qu'il existe des êtres humains capables de vivre comme ça.

Oui, j'ai la trouille lorsque j'apprends, a posteriori, certains évènements de la vie de mes proches ou de mes patients, et que je ne peux que me lever et les saluer, bravo, vous êtes toujours vivants, vous êtes le courage et la détermination incarnées, merci de toujours exister et de ne pas avoir pris d'une manière ou d'une autre la poudre d'escampette. Merci d'être restés ici à nos côtés.

Oui, j'ai la trouille, lorsque je vois la pollution de l'air, la pollution de l'eau, la pollution de notre alimentation (même parfois bio), mes parents qui ont tous les deux eu un cancer, et tant de proches aussi, et qu'il faut quand même prendre soin de soi, jour après jour, et y croire, sans illusion, avec humilité, que je suis actrice de ma santé et que je fais le choix (si Dieu le veut) que cette saloperie ne passera pas par moi.

Oui, j'ai la trouille, lorsque je me suis fait littéralement spolier par l'un de mes ex-compagnons qui m'a ensuite dit, tu me faisais tellement confiance que je savais que je pouvais faire tout ce que je voulais, que son immaturité affective a dû alors faire écho à la mienne, que j'en paie toujours les pots cassés et que ça me bloque encore dans ma vie aujourd'hui et qu'il a fallu ensuite tout réapprendre, à m'aimer, à aimer, et surtout apprendre ce que je n'avais pas su, faire rimer confiance et discernement, et que ce n'est pas si simple finalement.

Oui, j'ai la trouille, parce que je vais partir presque trois mois à la fin de ce printemps en pèlerinage sur le légendaire Camino, et que cela représente un risque énorme, de fermer le cabinet, de vivre sur mes dernières économies, de prendre seule la route, et que pourtant je n'ai pas le choix, c'est quelque chose qui me dépasse, qu'il faut que je fasse, pour moi, aller au bout de quelque chose, de mes peurs et de mes envies. Mais je vous jure que je ne serai pas fière dans le train pour partir, avec mon petit sac à dos, mon jus d'herbe et mes réserves de graines germées (car on ne peut pas non plus renoncer à qui on est) ! C'est comme si je connaissais déjà le goût des larmes que j'allais verser, mais aussi comme si c'était le prix à payer (pour moi en tous cas) et la joie à inventer, pour accéder à la pleine dimension de qui je suis, à ma véritable humanité.

La question n'est pas d'avoir peur, ou pas. Vivre est risqué, profondément engageant... Et je n'ai pas envie de ne pas vivre. Et encore moins de vivre à moitié. Alors oui, j'ai la trouille. Et j'y vais. J'y retourne même. Je prends le risque. Je choisis de faire confiance. Oui, je choisis la confiance, malgré tout ça et tout le reste. Et j'avance, parfois la boule au ventre, parfois les larmes aux yeux. Et plus j'avance, plus la route se dégage, plus je suis heureuse d'y être allée. Plus j'avance, plus c'est facile d'avancer. De retrouver l'amour et la sérénité, d'accepter les autres comme ils sont, de célébrer la vie et de l'aimer. Et d'inventer des défis à la mesure de son incommensurable beauté.

Je persiste à penser que nous sommes tellement privilégiés. Je persiste à penser que la vie veut le meilleur pour nous, pour moi. Moi qui ai l'incroyable prétention d'accompagner d'autres êtres humains sur leur chemin, comment pourrais-je rester dans ma coquille sous prétexte que j'ai peur, comment pourrais-je résister à ce qui m'appelle, serait-il envisageable de ne pas vivre mes désirs, et m'enfermer dans une petite vie bien balisée, sécurisée, contrôlée, "caisse-d'épargnée". Je me suis si souvent trompée. J'ai parfois tellement peur, si vous saviez. Je suis pleine de cicatrices, mais aussi riche des milles vies que j'ai déjà vécues, de tous ces amis qui me tiennent la main et qui savent me réconforter lorsque j'en ai besoin, riche de tout cet amour reçu, cet amour donné. Oui, j'ai la trouille. Je peux le dire, et même avec le sourire.

Pour toi Murielle, pour toi Astrid, pour toi Maman, pour toi Emmanuelle, pour toi Marie, et pour toi B. aussi...

(Visuel : Fotolia)

3 commentaires:

  1. Merci Odile pour ce témoignage poignant et plein de courage. Il m'émeut, résonne, et nourri mon envie d'avancer qui parfois vacille...
    Estelle

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  2. Merci Estelle pour cet écho. Humains tous ensemble... Nos fragilités sont nos forces finalement. J'ai mis tellement de temps pour le comprendre et l'accepter. Belle route à vous.

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  3. Odile, cet article est tellement touchant : quelle sincérité ! Quelle humilité !
    J'ai les larmes aux yeux en vous lisant.
    J'espère que votre pèlerinage se déroule au mieux et merci pour votre témoignage !
    Annia

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