samedi 13 février 2016

Je pense à toi

Il fait nuit. Je rentre sur Paris. Je chante à tue-tête dans la voiture - Do you really want to hurt me, do-you really want to make me cry ? -, au loin, la Tour Eiffel brille. Là-bas, dans ma campagne, on a fait du feu, on a ri, on s'est serré dans les bras, on a regardé la pluie. Comment vivrais-je sans mes amis ? La question ne se pose pas. Ils sont là.

Je pense à toi. Tant d'années que tu es parti. Je me demande ce que tu penserais de ma vie-arc en ciel, de mes peurs, de mes chagrins, de mes coups de cœur, de mes envies... J'ai le cœur serré aussi. Que penserais-tu de ce monde impitoyable, barbare, des gens qui dorment si nombreux sur les trottoirs, de ces réfugiés, de ces villes dévastées ? Je pense à toi. Toi dont toute la vie a été traversée d'engagements, tu serais probablement fier de mes nouveaux choix : j'ai le sentiment de me déployer, de commencer à dépasser mes attentes égotiques, mon besoin névrotique de reconnaissance pour m'ouvrir au monde. Dans l'enthousiasme. Si tu savais - mais tu le sais -, comme c'est bon de construire ensemble une utopie, de comprendre (enfin) que, oui, nous sommes ceux que nous attendions... Et cette phrase qui sonne si doux à mes oreilles est devenue notre cri de ralliement : nous sommes ceux que nous attendions. Nous ne pouvons plus, nous ne voulons plus regarder ailleurs, nous défiler. On y va alors. Avancer. Expérimenter. Se tromper. Mais dans tous les cas essayer. Ensemble.

Je pense à toi. Il n'est pas une semaine de tranquillité ici. Du rire aux larmes, la vie m'étreint, me chamboule,  pas une seconde de répit... Cela me va. J'ai probablement signé pour ça ! A leur manière, à ta place, d'autres aînés veillent sur moi : Hélène et Bobbey, Nicole et Jacques. Aujourd'hui, Joëlle et Jean-Marie. Un soutien inconditionnel, une présence de tous les instants. Ils m'écoutent patiemment, sèchent mes larmes, apaisent mes passions. En plus des autres, ceux de ma famille, ces incroyables que j'aime de toute ma tendresse, et mes amis, ces merveilleux toujours sur le pont, les anciens et les nouveaux, d'ici et d'ailleurs. Je le disais cette semaine, j'ai reçu tant d'amour sur cette Terre, que jamais je ne pourrais me plaindre, rencontré tant de belles personnes, que les médiocres, les petits, les mesquins, les méchants (et j'en ai côtoyés aussi) ne font tout simplement pas le poids pour laisser leur empreinte en moi.

Je pense à toi. Tu sais - non, tu ne le sais pas, même moi, il y a deux jours, je ne le savais pas -, je vais repartir, reprendre la route, retourner sur le Camino. Bien moins longtemps. Quelques jours seulement. Je vais poursuivre ma transformation, cette étrange opération à cœur ouvert, retrouver les amis du chemin, cette douce fraternité qui me parle d'humilité, d'humanité. Comme si je ne pouvais plus m'en passer. Je suis la première étonnée. La magie du chemin a donc opéré. Au cœur de moi. Malgré moi. Et cela me réjouit finalement. J'ai fini par cesser de tout contrôler !

Je pense à toi. Je pense à mes enfants. Je pense à tous ces gens qui cherchent. Qui ont compris que l'essentiel était de poursuivre leur quête, et non de trouver ici ou ailleurs une réponse illusoire. Il y a tant d'années que j'ai faite mienne cette chanson de Brel. Ma vie est résumée ici : " Rêver un impossible rêve, porter le chagrin des départs, brûler d'une possible fièvre, partir où personne ne part. Aimer jusqu'à la déchirure, aimer même trop même mal, tenter sans force et sans armure D'atteindre l'inaccessible étoile". Au fil du temps, au fil de la route, j'ai lâché ma carapace. Infiniment vulnérable et nettement plus authentique, debout, déterminée, tellement seule et tellement reliée, j'avance. Ce soir, en sortant de la maison, il faisait nuit noire. Impressionnant. Je n'avais pas peur, je me sentais enfin forte de toutes mes errances. Ce soir, je ne sais pourquoi, je pensais à toi, Papa.

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