dimanche 8 janvier 2017

A l'ami disparu

Pourquoi écrire ? Pourquoi t'écrire publiquement qui plus est ? Je crois que j'en ai besoin. Je crois que c'est ma manière de dire c'était, et donc c'est. Parce que tu es un personnage public, et que depuis ton départ, je vois ta photo sur les murs de mes amis, je lis des textes qui parlent de toi, et qui ne sont pas toi pour moi.

Parce que nous nous écrivions beaucoup. Et parce que cette fois tu ne me répondras pas. En tous cas, pas ici, pas directement, pas comme ça. Je n'ai pas la légitimité de ceux qui te connaissaient depuis des décennies. Mais quelle importance au regard de la mort, au regard de la vie ? Nous étions tricotés serrés depuis quelques années, et nous pensions, enfin je pensais, que nous avions encore beaucoup de choses à partager... Je lis les mots de tous ceux qui sont spirituellement avancés, qui parlent de chemin, de gratitude, de paix, alors que je me débats entre mes larmes, ma colère, ma culpabilité. Lorsque la mort s'invite dans ma vie, je me demande toujours, ai-je assez aimé ?, et en ce qui te concerne, la réponse pour moi est clairement non (pour des tas de raisons qui n'ont rien à faire ici).

Je suis rentrée de vacances inquiète, fébrile, sans comprendre pourquoi, alors que tout allait bien dans ma vie. Mon âme savait. J'écris ces mots, même si je t'avoue que pendant quelques jours, j'ai vraiment douté de l'âme, et dû interroger ma foi et tout ce tralala. Les 3% de doute, de peur de la mort, de l'absence, de la séparativité, je les ai pris en frontal. Jusqu'à hier soir. Je suis sortie acheter des fleurs, une amie m'a pris sous son aile, il y a eu la cérémonie de Pierre au cœur de la nuit, tous ces rêves où tu es présent qui disent que le mur n'existe pas, que je peux choisir de regarder au-delà. J'ai alors senti une molécule de paix, une molécule de joie qui réémergeait au fond de moi. Un tressaillement infime. La vie repart. C'est bien comme ça.

Oh Guy, Guy, Guy... J'ai bien conscience qu'avec ton départ, je rejoue les autres morts de ma vie. Mon papa, lors de ma trentaine, mon ex-compagnon lors de ma quarantaine, et là, toi, pour ma cinquantaine. A chaque fois, de nouvelles prises de conscience, de nouveaux cheminements intérieurs. Je sais que tu m'invites clairement à ça, comme tu m'y as toujours invitée. Sous le choc, j'ai relu un mail que tu m'avais envoyé après le Bataclan et je le redis et j'entends ton rire, et ta voix qui dédramatise et qui me parle :

"On fait ce que tu as toujours fait et que tu fais tous les jours : tendre la main, apprécier les différences, cultiver l’inclusion et la fraternité humaine, sortir des préjugés.

Veiller sur nos états intérieurs, faire circuler la joie, la paix, l’amour en soi.

Être dans une sereine compassion (apporter de la lumière sur les situations) plutôt que dans une empathie qui mène au désespoir à force de s’identifier à celui qui est dans le malheur.

S’indigner, s’engager où l’on peut, mais dans la sérénité, pas dans la division.

Que faire d’autre que ce qui est toujours juste de faire ?

C’est le Chemin de Compostelle chaque jour, chère pèlerine."

Je repense alors à ce moment où tu es venu me consoler avant de t'envoler pour la Nouvelle-Zélande, à ta présence surprise avant mon départ pour Compostelle, à ton dernier anniversaire, à Saint-Barth bien-sûr, à Cabourg, à Saint-Pierre et Miquelon, je pense à tous ceux qui t'aiment, à Nicolas, à Pierre, à Marie-Lise, à Victoire, à Nicole, à Jacques, à Hervé, à Camille, et tous ces autres que je ne connais pas et qui pleurent aussi aujourd'hui. Je pense à David (Servan-Schreiber) qui avait, comme toi, beaucoup (trop?) donné : ni l'un ni l'autre, vous n'avez ménagé votre peine, pour offrir, partager, quitte à parfois vous oublier. Tu me témoignais de ton épuisement, de ta lassitude quelquefois à courir les routes, nous nous frictionnions à cause de ça, car je voulais que tu te ménages et tu ne te ménageais pas. Je te donnais alors mes remèdes, mes potions de fée, sans être dupe non plus. Je me souviens surtout de cette dernière conversation, tard dans la nuit, où tu me disais que tu ne savais pas si tu allais supporter tous ces évènements qui t'attendaient, ces malades, ces morts, si tu allais parvenir à faire face. Dans ma confiance naïve et un peu imbécile, je n'ai pas su, pas voulu t'écouter. Je ne savais pas que c'était la dernière fois que je je te voyais.

Je viens de tirer deux cartes des anges, la première parle de "discernement", l'autre de "naissance". Je pense que le message est clair. Je repense à mon fils, tout petit, alors que nous parlions de quelqu'un d'important dans nos vies qui avait disparu, et qui m'avait dit : "Ne t'inquiète pas, maman, il est parti vers la lumière". Je te souris à travers mes larmes, je ne m'inquiète pas. Tu es parti vers la lumière.

Visuel : Victoire Theismann pour Butterfly, Saint-Barth, été 2014.

5 commentaires:

  1. Chère Odile, je t'envoie toute mon énergie. Je t'embrasse, Martine.

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  2. Merci Martine, je vous embrasse tous deux très fort aussi. Je sais que vous savez que la vie est précieuse. Infiniment. Et sue l'amour doit être dit. Aujourd'hui. Pas demain. Kisses...

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  4. Merci, Odile, de publier tes mots sur tes émotions à propos du départ tellement brutal de Guy Corneau. Cela m'aide à faire le tri dans les miennes. Je ne connaissais pas beaucoup Guy (il me pardonnera de l'appeler seulement par son prénom), mais c'était quelqu'un d'important pour moi. Il a fait sa première apparition dans ma vie quand j'ai lu son livre Revivre ! C'était au moment de mon propre voyage au pays du cancer. C'est le livre le plus inspirant et le plus lumineux de ceux que j'ai pu lire alors. Je connais bien aussi sa voix, et son bel accent, pour avoir longuement écouter la méditation sur le dialogue avec les cellules.
    Je l'ai vu "en vrai" pour la première fois à Paris, quand je suis allée voir sa pièce, l'Amour dans tous ses états, début novembre. J'ai autant apprécié son humour que la justesse de ses observations. Puis j'ai eu la chance de le revoir à Toulouse, en assistant à tous les événements auxquels il participait, conférences et atelier, fin novembre. Je savoure encore plus aujourd'hui la chance que j'ai eu d'y être. C'est sûr qu'il se donnait énormément. Se donnait-il trop, au point d'avoir le cœur brisé ? Je ne sais pas... Peut-on aimer trop ?
    Merci encore, Odile, et à bientôt, ici ou ailleurs, sur la toile...

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    1. Je te remercie de tes mots à mon tour, Isabelle... Ils sont doux et chauds et montrent vraiment l'essence de ce que cet homme a offert au monde. Peut-on aimer trop ?, je ne pense pas. Le projet est, je pense, que l'amour occupe toute la place... Donner trop ? Oui, c'est possible et ne pas en garder assez pour soi. Donc on finit par se vider, ne plus avoir assez de ressource. Et puis, il y a la vie, la vie du quotidien, où l'on doit aussi se battre, et où l'on peut finir par s'user... A bientôt, Isabelle, prenez soin de vous et de ceux que vous aimez

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