mercredi 3 juillet 2013

Un moment clé passionnant et confrontant : la crise du milieu de la vie (ou CMV)


Je suis particulièrement intéressée dans mon travail d'accompagnement par ces moments de l'existence où l'on a l'impression de perdre le fil de son histoire, où les choses semblent déraper et nous échapper. Pour le meilleur souvent, mais ça on ne le sait généralement pas au moment où les évènements nous percutent. La crise du milieu de la vie (on parle aussi de crise de la quarantaine) fait partie de ceux-ci. Pour avoir beaucoup travaillé avec Françoise Muhr-Sueur, la spécialiste française de ce sujet, et également beaucoup accompagné de personnes concernées, pour l'avoir également traversée, je peux vraiment dire que c'est un sujet passionnant (et trop méconnu). Voici quelques mots que nous avons écrits avec Françoise à ce sujet (pour un livre toujours non publié)...
 
"La seule évocation de ces deux mots « crise » et « quarantaine » ne manque pas de susciter un léger frisson, de faire naître une sourde inquiétude dans nos esprits. Que réveillent-ils en nous comme angoisse ? Qu’évoquent-ils comme changements futurs, inévitables et nécessairement de mauvais augure selon nos croyances ? C’est comme si nous avions – collectivement – le sentiment que passé ce moment, plus rien ne serait comme avant… Comme si le chemin, devant, devenait forcément pénible ou terne, pour nous conduire inexorablement vers… la fin !
Il est clair pourtant que nous ne connaissons pas grand chose à son sujet : certains de ceux qui l’ont vécue s’empressent de l’oublier comme on éloignerait un mauvais souvenir d’un geste de la main, d’autres en parlent comme d’un moment sombre de leur vie ou la taisent dans un silence qui en dit tout aussi long ; Il y a ceux pour qui la transition s’est faite en douceur, non pas en tsunami mais en petites vaguelettes, peut-être parce qu’ils résistaient moins, faisaient davantage confiance à la vie, avaient moins de choses que d’autres à se prouver ou à lui prouver. Même s’il en reste aussi quelques uns qui l’évoquent comme un passage clé de leur vie, une initiation, une découverte importante, une bascule vers le plus profond d’eux-mêmes.

Lucien Millet, neuro-psychiatre, référence incontournable lorsque l’on évoque la CMV, parle de « minute de vérité ». Dans son livre La crise du milieu de la vie[1], il souligne que le terme de crise « permet de désigner, bien au-delà d’un trouble pathologique, une évolution vers la maturation et l’épanouissement (permettant par exemple à la chrysalide de devenir papillon) ». Et de poursuivre : « En cela, elle se distingue de la catastrophe (évoquant seulement une issue malheureuse) ; la crise peut comporter une fin favorable. »
Pour autant, la crise de la quarantaine n’est pas une crise comme les autres. Si la crise d’adolescence apparaît comme un territoire plus connu, les contours de celle qui se profile à l’aube de la maturité semblent être beaucoup plus flous. Elle fait surtout l’objet de nombreux clichés. Christophe Fauré[2] les résume[3] :

"On imagine le quinquagénaire quittant subitement femme et enfants pour se jeter dans les bras d’une jeune femme de vingt ans sa cadette, le businessman pressé qui démissionne sur un coup de tête pour faire le tour du monde en voilier, ou la mère qui s’effondre face au nid vide après le départ du dernier enfant. (…) Pour la majorité d’entre nous, les transformations qui surviennent sont subtiles, profondes et intimes."


 On parle alors d’âge moyen, de milieu de la vie, de son midi, du mitan, de la force de l’âge, de l’âge mûr ou de l’âge adulte… Jean de La Fontaine parlait de « l’homme entre ses deux âges », Carl Gustave Jung du « midi de la vie », Cocteau du « milieu de l’âge ». Selon le professeur Levinson de l’Université de Yale qui a mené de multiples études psycho-sociologiques à ce sujet, cette période se situerait entre 38 et 47 ans : il l’appelle « la transition de l’âge mûr » et considère qu’elle s’achève en moyenne vers 45 - 50 ans. Les multiples approches, des plus scientifiques aux plus populaires, s’accordent donc pour considérer que cette période constitue un moment de changements importants, qui vont affecter chacun de nous aussi bien au niveau socio-professionnel que relationnel et personnel. Un vrai tournant de l’existence, à négocier, si possible, avec conscience.
 
Cc’est à Jung que revient le mérite d’avoir introduit le premier la notion de « tournant de vie » qu’il situait quand à lui, entre 32 et 38 ans : H. F.  Ellenberger qui évoque les travaux de Jung  (*À la découverte de l'inconscient, SIMEP, 1974, réédité sous le titre Histoire de l'inconscient, Fayard, 2001) explique ainsi que « les problèmes, les devoirs ou les besoins négligés pendant la première partie de la vie se manifestent. (…) Le sujet doit changer de mode de vie, s’il ne veut pas manquer la seconde partie de sa vie. De même qu’il importe, en atteignant la maturité, d’abandonner ce qui appartient à l’enfance ou à l’adolescence, de même l’individu doit se détacher de ce qui appartient à la première partie de sa vie, quand il entre dans la seconde ». Car ces notions du temps passé et du temps qui reste sont clés pour saisir les enjeux de ce moment : la prise de conscience de la finitude de la vie et des limites du corps, le poids des regrets et des déceptions, le temps qui s’amenuise pour pouvoir se réaliser…
La personne dans sa crise du milieu de la vie réalise ainsi qu’une bonne partie de son existence est derrière elle et qu’une autre partie, dont elle ne connaît pas la durée, est devant. Comme le dit Simone de Beauvoir : « A partir de 40 ans, on est mélancolique parce que, sans avoir renoncé aux passions et aux ambitions, on commence à être désabusé, et on voit la mort au bout de sa route alors qu’auparavant, on l’ignorait ». C’est une des première fois de l’existence où le ressenti du temps qui fuit et qui s’échappe devient aussi perceptible. Il est alors possible d’observer qu’elle commence à penser en terme de compte à rebours, évoquant « le temps qui me reste à vivre » et non plus du temps dans sa simple linéarité. Le psychanalyste Emile Jaques en rajoute : « Jusqu’ici, la vie était comparable à une interminable montée avec rien d’autre qu’un horizon lointain devant moi. Maintenant j’ai l’impression d’avoir subitement atteint le sommet de la colline, et là, en avant, s’étend une pente au bout de laquelle est une route dont j’aperçois le bout – assez éloigné, il est vrai -  mais la mort est visiblement présente à ce bout ». Une telle prise de conscience pouvant souvent engendrer un sentiment d’urgence temporelle, l’amenant alors à réajuster son rêve de vie, ses désirs, ses attentes, ses choix. Elle prend également conscience des limites de son propre corps, reliées à des transformations souvent vécues douloureusement : diminution de la force et de l’agilité, apparition de la maladie, des rides et des marques de vieillissement, perte de la capacité de reproduction chez la femme, fatigue… Comme si l’organisme même nous obligeait à muer.

Là où la CMV  se démarque des autres crises, c’est qu’elle nous fait rencontrer l’illusion des stratégies auxquelles nous avons crues et adhérées si longtemps. Certes, elles ont été opérantes, mais ne correspondent plus à la projection utopique que l’enfant que nous étions s’en était faite. Et elles ne nous mènent pas là où on croyait. Une telle constatation nous fait contacter les sentiments d’illusion, d’usurpation ou d’imposture et vient nous percuter au niveau des grandes questions existentielles. "


[1] Masson, 1993, p. 2.
[2] Maintenant ou jamais, Albin Michel, 2011.
[3] Le Monde, lundi 7 novembre 2011.

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